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Le Patriarcat à l’écran : après #MeToo, nos films ont-ils vraiment changé ?

Dans Le Patriarcat à l’écran, Julie Gallois ne se contente pas de critiquer des films et des séries. Elle nous propose un exercice plus inconfortable : regarder une seconde fois ce que nous avions pris l’habitude de trouver normal.

Un homme de 65 ans tombe amoureux d’une femme de 35 ans.
Personne ne demande pourquoi.

Une femme de 65 ans tombe amoureuse d’un homme de 35 ans.
Nous tenons déjà le sujet du film.

Bienvenue au cinéma.

À force, nous n’y faisions même plus attention.

C’est précisément ce que Julie Gallois entreprend de dérégler dans Le Patriarcat à l’écran : notre capacité assez extraordinaire à considérer comme naturelles certaines conventions culturelles qui le paraissent beaucoup moins lorsqu’on les regarde une seconde fois.

Le cinéma ne montre pas seulement la société : il lui fournit des histoires

L’intérêt du livre est de ne pas rester dans les généralités.

Julie Gallois regarde. Elle compare. Elle questionne.

Elle passe du male gaze au female gaze, du temps de parole à l’écran aux différences d’âge entre acteurs et actrices, des dessins animés aux séries, puis au théâtre, à la radio et à la téléréalité.

Elle mobilise aussi plusieurs outils devenus célèbres pour examiner la représentation des femmes : le test de Bechdel, le syndrome de Trinity ou encore le syndrome de la Schtroumpfette.

Et maintenant, regardez

Qui agit ?
Qui prend les décisions ?
Qui possède une histoire propre ?
Qui vieillit ?
Qui reste désirable ?
Et qui n’existe qu’en fonction du héros ?

Après #MeToo, quelque chose a pourtant changé

Julie Gallois ne prétend pas que rien ne bouge.

Au contraire.

Dans son introduction, elle considère clairement #MeToo comme un tournant important dans la manière de parler des violences sexistes et sexuelles. Mais elle estime que cette transformation demeure partielle lorsqu’elle arrive dans les productions audiovisuelles.

Et c’est précisément là que son livre devient intéressant.

Nous ne sommes plus exactement dans l’ancien monde.
Nous ne sommes manifestement pas encore dans le suivant.

Nous sommes entre les deux.

Et cela se voit à l’écran.

Certaines œuvres déplacent radicalement le regard. D’autres proposent des personnages féminins plus complexes tout en conservant des réflexes narratifs beaucoup plus anciens.

Julie Gallois insiste elle-même sur cette zone grise : une œuvre peut être largement féministe et conserver malgré tout un élément patriarcal dans son scénario, son cadrage ou sa représentation.

Premier test : regardez l’âge

C’est probablement l’une des expériences les plus simples à reproduire.

Regardez un couple à l’écran.

Puis regardez l’âge réel des deux interprètes.

Julie Gallois revient à plusieurs reprises sur les écarts d’âge entre acteurs et actrices. Elle les rattache notamment au male gaze : le vieillissement masculin peut conserver prestige, pouvoir, action et désirabilité, alors que le vieillissement féminin devient beaucoup plus facilement un sujet en lui-même.

L’expérience est amusante pendant cinq minutes.

Ensuite, elle devient légèrement agaçante.

Parce qu’une fois qu’on commence à observer, il devient difficile de ne plus voir.

Le livre ne demande pas seulement : « Êtes-vous d’accord ? »
Il demande surtout : « Avez-vous regardé ? »

Deuxième test : regardez qui parle

Prenez maintenant une scène de groupe.

Qui possède l’information importante ?

Qui donne l’ordre ?

Qui fait rire ?

Qui décide ?

Qui possède un projet qui ne soit pas directement lié à une relation amoureuse ?

Ce sont des questions simples.

C’est justement pour cette raison qu’elles sont redoutables.

Le livre de Julie Gallois mobilise plusieurs tests et concepts permettant de rendre visibles ces déséquilibres narratifs.

Et le fameux « film de filles » ?

Julie Gallois relève également une asymétrie de vocabulaire assez révélatrice.

Lorsqu’un film met surtout en scène des hommes, nous parlons généralement… d’un film.

Lorsque les personnages féminins deviennent majoritaires, apparaît très vite l’expression : « film de filles ».

La formule semble légère.

Elle dit pourtant quelque chose de profond : le masculin continue souvent d’occuper la place de l’universel.

Les hommes raconteraient le monde.

Les femmes raconteraient les femmes.

Un détail de langage ?

Peut-être.

Mais les cultures sont faites de beaucoup de petits détails qui ont fini par prendre l’apparence du naturel.

Faut-il alors jeter la moitié de notre vidéothèque ?

Ce serait la solution la plus simple.

Et probablement la moins intéressante.

L’un des mérites du livre est précisément de montrer une société en transformation.

Julie Gallois consacre d’ailleurs une partie de son ouvrage à ce qu’elle appelle « Du mieux ! » : des œuvres et des représentations qui, même imparfaites, déplacent les normes et proposent autre chose.

La question n’est donc pas nécessairement :

« Quel film devons-nous interdire ? »

Elle peut devenir :

« Quelles histoires voulons-nous désormais raconter ? »

Des femmes qui ne soient pas uniquement épouse, victime, folle ou faire-valoir ?

Des hommes qui n’aient pas besoin de sauver le monde avant d’avoir le droit d’exprimer une émotion ?

Des couples dont l’intérêt narratif ne disparaisse pas dès le premier baiser ?

Des personnages féminins et masculins capables, innovation probablement accessible à nos technologies actuelles, de vieillir à peu près à la même vitesse ?

Une bataille culturelle se joue aussi dans nos canapés

Le cinéma et les séries ne votent pas.

Ils ne légifèrent pas.

Mais ils participent à quelque chose de beaucoup plus diffus : la définition de ce qui nous paraît normal, attirant, héroïque, ridicule, inquiétant ou désirable.

C’est pour cette raison que Le Patriarcat à l’écran dépasse largement la critique cinématographique.

Le livre nous demande de regarder autrement les productions auxquelles nous consacrons des heures de notre vie.

Et son dispositif fonctionne assez bien.

Après quelques dizaines de pages, il se produit un petit incident.

Vous lancez tranquillement une série.

Une scène commence.

Et soudain vous pensez :

« Tiens… pourquoi a-t-elle vingt ans de moins que lui ? »

Le film continue.

Votre regard, lui, vient de changer.

Le livre

Le Patriarcat à l’écran
Julie Gallois
Préface d’Élodie Arnould
Les éditions Yves Michel