Love Périgord · Le territoire avant l'Histoire

Sarlat avant Sarlat : quand le Périgord était préhistorique

Néandertal, Cro-Magnon, Lascaux… Bien avant les ruelles médiévales, les châteaux et les villages du Périgord Noir, des femmes et des hommes vivaient déjà ici. Il faut remonter non pas quelques siècles, mais des dizaines et parfois des centaines de milliers d'années.

À Sarlat, nous avons pris l'habitude de regarder vers le Moyen Âge. Les pierres blondes, les toits de lauze, les hôtels particuliers nous y invitent. Pourtant, il suffit de changer brutalement d'échelle pour que le paysage devienne presque vertigineux.

Car avant Sarlat, il y avait déjà le Périgord. Et bien avant le Périgord des châteaux, il y avait un territoire de falaises, de vallées, de rivières et d'abris dans lequel des générations humaines se sont succédé pendant des centaines de millénaires.

Imaginez Sarlat sans Sarlat

Faisons disparaître les maisons. Puis les routes. Puis les champs tels que nous les connaissons. Enlevons les clochers, les châteaux et les murailles. Effaçons même les villages.

Les vallées restent.

La Dordogne continue de couler. La Vézère aussi. Les falaises calcaires, les plateaux, les grottes et les abris sous roche demeurent. C'est cette géographie-là qui explique en partie l'extraordinaire concentration de traces préhistoriques dans cette partie de la Dordogne.

400 000 ans C'est l'ordre de grandeur de la présence humaine que permettent de parcourir les collections et les sites du territoire autour des Eyzies et de la vallée de la Vézère.

Autrement dit, l'histoire médiévale qui nous paraît déjà très ancienne occupe une place minuscule lorsque nous la comparons à l'histoire humaine du territoire.

Avant que Sarlat ne devienne une ville, ce pays avait déjà été parcouru, habité, chassé, observé et probablement raconté pendant des milliers de générations.

Pourquoi eux ? Pourquoi ici ?

Ce n'est pas un hasard si la préhistoire mondiale possède autant de noms venus de Dordogne. La géographie offrait des conditions particulièrement favorables aux groupes humains : de l'eau, des ressources animales et végétales, du silex, des vallées permettant de circuler et surtout de très nombreux abris naturels au pied des falaises calcaires.

Les vallées ne doivent donc pas être imaginées comme un décor. Elles étaient des voies de déplacement, des territoires de chasse, des points de repère et des lieux de vie.

Aujourd'hui encore, lorsqu'on suit la Vézère ou la Dordogne, on voit ce qu'ils voyaient en partie : la ligne des falaises, les méandres, les passages étroits, la lumière qui change sur la roche.

Les villages sont nouveaux. Le paysage profond est beaucoup plus ancien.

Avant Cro-Magnon, Néandertal

Notre première erreur serait de commencer l'histoire avec Homo sapiens. D'autres humains ont vécu ici avant lui.

Le Périgord possède notamment plusieurs lieux fondamentaux pour comprendre Néandertal. À La Ferrassie, près des Eyzies, ont été retrouvés plusieurs squelettes néandertaliens. Le Moustier a même donné son nom au « Moustérien », terme utilisé par les préhistoriens pour désigner un vaste ensemble de traditions techniques associées principalement à Néandertal.

Ce ne sont pas seulement des noms de manuels scolaires. Ce sont des lieux. On peut aujourd'hui encore parcourir le même territoire.

Que voyait un Néandertalien lorsqu'il levait les yeux ici ?

Certainement pas le paysage actuel. Les climats ont changé plusieurs fois, tout comme la faune et la végétation. Selon les périodes, les environnements pouvaient être beaucoup plus froids et plus ouverts.

Mais certaines lignes du décor étaient déjà là : les falaises, les vallées, les abris et les rivières.

Puis arrivent ceux que l'on appellera « Cro-Magnon »

Le nom est devenu tellement célèbre qu'on oublie qu'il est né ici. Cro-Magnon est d'abord le nom d'un abri situé aux Eyzies.

En 1868, des restes de plusieurs humains anatomiquement modernes y sont découverts. Ils appartiennent à notre espèce, Homo sapiens. Des objets de parure associés à cette découverte ont permis de situer ces individus autour de 31 000 à 32 000 ans avant notre époque.

Le terme « homme de Cro-Magnon » allait entrer dans le vocabulaire mondial. Mais derrière ce personnage presque mythique des livres d'école se trouvaient des personnes réelles : des hommes, des femmes, des enfants, des groupes qui se déplaçaient, fabriquaient, transmettaient, enterraient parfois leurs morts et produisaient déjà des formes symboliques.

Un mot devenu mondial est né aux Eyzies

« Cro-Magnon » n'est donc pas le nom d'une autre espèce humaine. Ces humains sont des Homo sapiens, comme nous.

C'est peut-être l'une des choses les plus troublantes lorsque l'on visite le Périgord préhistorique : ceux dont nous regardons les traces ne sont pas seulement nos très lointains prédécesseurs. Certains sont littéralement des représentants anciens de notre propre espèce.

Et puis, un jour, quelqu'un dessine un animal

C'est là que le récit change.

L'être humain ne se contente plus de laisser derrière lui des outils, des foyers ou des ossements. Il laisse une image.

Un cheval. Un aurochs. Un cerf. Un bison.

Et soudain une question traverse plus de vingt mille ans : pourquoi ?

Pourquoi pénétrer dans une cavité ? Pourquoi choisir cette paroi ? Pourquoi dessiner tel animal plutôt qu'un autre ? Pourquoi utiliser un relief naturel de la roche pour prolonger la forme d'un corps ? À qui ces images étaient-elles destinées ?

Nous savons observer les œuvres. Nous pouvons analyser les pigments, les techniques, dater certains ensembles, comparer les figures. Mais leur sens ultime nous échappe encore largement.

Et c'est peut-être ce qui rend leur présence si puissante.

Lascaux : 1940, quatre adolescents et vingt et un millénaires

En septembre 1940, près de Montignac, quatre adolescents pénètrent dans une cavité et découvrent un ensemble d'images qui va devenir l'un des symboles mondiaux de l'art préhistorique.

Les peintures de Lascaux ont été réalisées il y a plus de 21 000 ans. Chevaux, bovins, cerfs et autres animaux surgissent des parois avec une maîtrise du mouvement, des volumes et de la composition qui continue d'impressionner.

Lascaux est évidemment un chef-d'œuvre.

Mais limiter la préhistoire périgourdine à Lascaux serait presque aussi réducteur que de limiter Sarlat à une seule maison médiévale.

La vallée de la Vézère rassemble une concentration exceptionnelle de gisements et de grottes ornées. L'UNESCO évoque plus de 150 gisements paléolithiques et environ une trentaine de grottes ornées dans ce territoire. Quinze sites composent le bien inscrit au patrimoine mondial.

≈ 400 000 ans
Des traces humaines très anciennes permettent de faire remonter très loin l'histoire de l'occupation du territoire périgourdin.
Néandertal
La Ferrassie et Le Moustier deviennent des sites majeurs pour comprendre les populations néandertaliennes et leurs techniques.
≈ 32 000 ans
Des Homo sapiens associés à l'abri Cro-Magnon vivent dans la vallée des Eyzies.
Il y a + de 21 000 ans
Les artistes préhistoriques réalisent les œuvres que nous admirons aujourd'hui à Lascaux.
1868
Découverte des restes humains de Cro-Magnon aux Eyzies.
1940
Découverte de Lascaux.

La préhistoire ne se visite pas seulement dans une grotte

C'est sans doute là que le voyageur peut changer de regard.

Il est bien sûr possible de visiter des musées, des abris, des fac-similés et certains sites préhistoriques. Mais on peut aussi apprendre à regarder le territoire lui-même.

Une falaise n'est plus seulement une falaise.

On cherche l'abri qu'elle pouvait offrir. On regarde l'exposition au soleil. On observe la rivière en contrebas. On imagine les animaux venant boire. On remarque les passages possibles d'une vallée à l'autre.

Le paysage devient alors un immense document.

C'est probablement l'une des expériences les plus fortes que puisse offrir le Périgord : plusieurs époques restent visibles simultanément.

À quelques dizaines de kilomètres, on peut passer mentalement de Néandertal à Cro-Magnon, de Lascaux aux châteaux du Moyen Âge, des bastides aux guerres de Religion, puis rejoindre une terrasse de Sarlat au XXIe siècle.

Le voyage dans le temps ne demande même pas de machine. Une voiture suffit. Parfois un vélo. Et, pour les plus courageux, de bonnes chaussures.

Les Eyzies : une sorte de capitale mondiale de la préhistoire

Les Eyzies occupent une place particulière dans cette histoire. Le Musée national de Préhistoire y conserve des collections exceptionnelles et constitue un lieu de référence pour comprendre plusieurs centaines de milliers d'années de présence humaine.

Mais là encore, il serait dommage d'entrer au musée sans regarder, avant ou après la visite, la falaise et la vallée dans lesquelles il s'inscrit.

Car le musée explique ce que le paysage avait commencé à raconter.

Et Sarlat dans tout cela ?

Sarlat n'est évidemment pas « une ville préhistorique ». La cité que nous connaissons appartient à des périodes infiniment plus récentes.

Mais elle se trouve au cœur d'un territoire où l'on peut changer d'échelle historique en quelques kilomètres.

C'est ce qui rend le Périgord Noir si particulier : on vient souvent pour le Moyen Âge et l'on découvre qu'il ne représente que l'une des dernières pages d'un livre commencé bien avant lui.

La première galerie d'art du Périgord n'avait pas de porte

Nous appelons aujourd'hui certaines cavités des « sanctuaires », des « grottes ornées » ou des chefs-d'œuvre de l'art pariétal. Les mots nous appartiennent. Nous ignorons ceux qu'utilisaient leurs créateurs.

Mais quelque chose s'est produit ici qui nous est étrangement familier : un être humain a choisi de représenter quelque chose qui n'était pas présent.

Il a fait apparaître un animal là où il n'y avait qu'une paroi.

À cet instant, la pierre devient image. La mémoire peut sortir du cerveau humain et se déposer quelque part. Un autre être humain peut la regarder.

À vingt mille ans de distance, nous faisons encore ce geste.

Sarlat avant Sarlat

La prochaine fois que vous marcherez dans les rues de Sarlat, faites une expérience.

Regardez les bâtiments anciens et remontez le temps. Deux cents ans. Cinq cents ans. Mille ans.

Puis continuez.

Dix mille ans.

Vingt mille.

Cinquante mille.

La ville finit par disparaître. Les routes aussi.

Mais les vallées sont toujours là.

Et quelque part, dans ce paysage devenu presque méconnaissable, une fumée monte peut-être devant un abri sous roche. Des enfants jouent. Quelqu'un taille un silex. Un autre regarde passer des animaux.

Plus tard, beaucoup plus tard, quelqu'un entrera dans une grotte et dessinera un cheval.

Il ne sait évidemment rien de Sarlat.

Mais l'histoire du territoire a déjà commencé.

LOVE PÉRIGORD — Le territoire vivant
Jean-Marc Blancherie · Directeur de la rédaction