Deux inconnus dans Béziers
Une rencontre, une ville, six façons de tomber amoureux.
Camille pensait ne passer que deux jours à Béziers.
Gabriel allait lui faire perdre toute notion du temps.
Et la ville allait s'en mêler.
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Le mauvais endroit pour une photographie
Il était presque cinq heures quand Camille rencontra Gabriel sur le Pont Vieux.
Elle attendait qu'un homme en chemise blanche veuille bien quitter le milieu du pont. Il avait posé les deux mains sur la pierre et regardait la ville avec cette application tranquille des gens qui n'ont aucun rendez-vous.
— Excusez-moi. Vous pourriez vous pousser un instant ?
L'homme se retourna. Il devait avoir une quarantaine d'années, peut-être un peu plus. Des cheveux bruns où les premières mèches grises paraissaient s'être installées sans demander la permission.
— Bien sûr. Mais vous êtes du mauvais côté.
— Pardon ?
— Pour la lumière.
Il désigna l'autre extrémité du pont.
— De là-bas, la cathédrale vous paraîtra encore plus haute.
— Je ne cherche pas à la rendre plus haute. Je cherche à prendre une photo.
Il sourit. Pas le sourire satisfait de celui qui vient d'avoir raison. Un sourire léger, presque intérieur.
— Dans ce cas, je vous laisse travailler.
Il s'écarta. Camille prit sa photographie. Puis une autre, parce que la première était légèrement penchée. Elle rangea son téléphone. L'homme n'avait pas bougé.
— Vous êtes photographe ? demanda-t-il.
— Non. Je fais des photographies. La nuance me paraît importante.
— Elle l'est.
Elle allait partir. Au lieu de cela, elle se rapprocha du parapet. En contrebas, l'Orb avançait lentement. Au-dessus des toits, Saint-Nazaire semblait veiller sur la ville.
— Vous aviez raison pour la lumière, dit-elle enfin.
— Je sais. Mais je préférais que vous le découvriez vous-même.
Cette fois, elle rit. Et comme elle n'avait pas ri ainsi depuis plusieurs jours, elle en fut la première surprise.
Le vrai lieu derrière cette scène
Le Pont Vieux est un ouvrage historique franchissant l'Orb. Il offre un point de vue remarquable sur la cathédrale Saint-Nazaire.
Découvrir sa notice patrimoniale ↗Une ville qu'on regarde de haut
Ils remontèrent ensemble vers la cathédrale. Camille n'aurait su dire qui avait proposé la promenade. Elle savait seulement qu'ils marchaient côte à côte depuis dix minutes sans avoir échangé leurs noms.
— Au fait, je m'appelle Gabriel.
— Camille.
— Vous êtes d'ici ?
— Pas vraiment. Ma grand-mère vivait à Béziers. Je suis revenue pour son appartement.
Elle aurait préféré qu'il n'insiste pas. Mais il se contenta de demander :
— Elle était gentille ?
Camille tourna la tête vers lui. Les gens demandaient d'habitude si sa grand-mère était âgée, si elle avait été malade, ou si les démarches étaient compliquées. Personne ne lui avait posé cette question-là.
— Non, dit-elle après un instant. Pas toujours. Mais elle était extraordinaire.
— C'est souvent plus intéressant.
Ils arrivèrent près de Saint-Nazaire. La cathédrale était immense, presque austère. Le soleil venait frapper certaines pierres, laissant les autres dans l'ombre.
— Elle a l'air d'un château, observa Camille.
— Oui. On n'imagine pas forcément une cathédrale comme ça.
Gabriel lui parla brièvement de 1209, de la prise de Béziers et de la destruction de l'ancien édifice. Il ne cherchait ni l'effet dramatique ni les anecdotes terribles.
— Ce qui me touche, dit-il, ce n'est pas qu'on ait bâti un monument après tant de violence. C'est qu'on ait continué à bâtir.
Camille regarda la ville en contrebas.
— Vous pensez qu'on peut toujours reconstruire ?
Il prit le temps de répondre.
— Non. Mais je crois qu'on essaie, même quand on prétend avoir renoncé.
Elle pensa à l'appartement de sa grand-mère. Aux meubles qu'elle ne savait pas garder. À certaines lettres qu'elle avait découvertes, et qu'elle n'avait pas encore eu le courage de lire jusqu'au bout.
Gabriel ne demanda rien. Cette réserve lui plut davantage qu'elle n'aurait voulu l'admettre.
Découvrir Saint-Nazaire et son histoire
La cathédrale actuelle résulte de grandes campagnes de construction postérieures à la prise de Béziers en 1209. Son architecture est notamment gothique.
Lire la notice officielle ↗La maladresse des gens qui se plaisent
Le lendemain matin, Camille le retrouva devant les Halles.
Elle avait hésité à venir. Elle s'était même promis, en se réveillant, de ne pas aller prendre un café avec un inconnu rencontré la veille sur un pont. Puis elle s'était demandé pourquoi, à quarante-deux ans, elle continuait à se donner des consignes aussi absurdes.
Gabriel était déjà là. Il tenait un livre à la main.
— Vous êtes en avance.
— Vous aussi.
— Moi, je voulais voir si vous veniez.
— Voilà qui nous fait deux bonnes raisons de boire un café.
Ils s'installèrent à une table. On entendait les conversations du marché, les verres qu'on posait, les conversations qui se croisaient. Camille aimait cette façon qu'avaient les villes du Midi de ne jamais tout à fait parler à voix basse.
Gabriel avait grandi à Béziers. Son père réparait des machines. Sa mère enseignait le français. Il avait longtemps vécu ailleurs, et travaillait maintenant dans la restauration de bâtiments anciens.
— Vous réparez les maisons ?
— Parfois. Le plus souvent, j'essaie d'empêcher les gens de les abîmer avec de bonnes intentions.
— Vous devez être très aimé.
— Énormément. Surtout avant les réunions.
Elle riait facilement avec lui. Cela la déconcertait. Depuis sa séparation, deux ans plus tôt, elle avait appris à entretenir une certaine distance avec les hommes. Gabriel semblait l'ignorer. Il ne cherchait pas à lui plaire. Ou du moins, il s'y prenait avec une habileté troublante.
À un moment, il approcha la main pour retirer une petite feuille tombée sur la manche de son manteau. Son geste s'arrêta juste avant de la toucher.
— Je peux ?
Elle acquiesça. Ce fut presque rien. Une feuille, deux doigts sur une étoffe. Pourtant, pendant quelques secondes, elle n'écouta plus ce qu'il disait.
Les Halles, un lieu de vie
Les Halles centrales font partie du patrimoine architectural et commercial de Béziers. Elles permettent d'explorer l'histoire des marchés et de la vie urbaine.
Découvrir Béziers à savourer ↗Ce que les pierres ne disent pas
Ils passèrent devant l'église de la Madeleine en début d'après-midi. Le vent s'était levé. Camille avait remonté le col de son manteau.
Gabriel lui expliqua que l'église gardait la mémoire de 1209, de la croisade et de la violence qui avait frappé la ville.
— Vous n'aimez pas raconter les choses horribles, remarqua-t-elle.
— Je n'aime pas les raconter comme si j'y avais assisté.
Elle considéra la façade. Tout paraissait si paisible aujourd'hui. Il y avait un commerce ouvert, des gens qui passaient, une femme qui tirait un enfant par la main.
— C'est étrange, dit-elle. Une ville continue à vivre par-dessus ce qu'elle a traversé.
— Les gens aussi.
Elle eut un petit mouvement de recul. Pas assez visible pour qu'il le remarque, espéra-t-elle.
Ils marchèrent encore quelques pas.
— Mon mari est parti avec une autre femme, dit-elle brusquement.
Gabriel s'arrêta.
— Je suis désolé.
— Pas moi. Plus maintenant. Ce qui m'ennuie, c'est le temps que j'ai perdu à lui en vouloir.
Il ne répondit pas tout de suite. Elle remarqua qu'il faisait souvent cela : il laissait les paroles trouver leur place.
— Je crois qu'on peut perdre beaucoup de temps à attendre d'avoir raison, dit-il.
Camille le regarda. Elle aurait voulu lui poser dix questions. Sur lui. Sur les femmes de sa vie. Sur sa façon de parler du passé.
Mais elle eut soudain peur que leurs histoires soient déjà trop semblables, ou trop différentes.
Alors elle lui demanda simplement s'il connaissait un endroit où voir le canal.
— Oui, répondit-il. Mais je vous préviens : on y reste toujours plus longtemps que prévu.
La mémoire historique de la Madeleine
Cette église d'origine romane est associée à la mémoire de la prise de Béziers en 1209. Le récit romanesque ne constitue pas un témoignage historique.
Consulter la notice officielle ↗L'art de faire monter les eaux
Aux écluses de Fonséranes, ils s'assirent sur un banc pour regarder un bateau entrer lentement dans un bassin.
Camille avait posé son sac entre eux. Depuis leur arrivée, Gabriel lui parlait moins qu'à l'habitude. Elle n'en prenait pas ombrage. Le spectacle suffisait.
Les portes se refermèrent. L'eau changea de niveau. Le bateau monta presque imperceptiblement.
— C'est magnifique, murmura-t-elle.
— Oui.
— Ce n'est pourtant que de l'eau qui cherche son niveau.
— C'est souvent avec des choses très simples qu'on arrive à faire des choses compliquées.
Elle se tourna vers lui.
— Vous faites toujours ça ?
— Quoi ?
— Trouver des phrases qui semblent parler des écluses alors qu'elles parlent de tout autre chose.
Il rit franchement.
— Ma mère disait exactement la même chose.
Ils restèrent longtemps à regarder l'eau. Un bateau succéda à un autre. Le soleil descendait.
Camille songea qu'elle devait rentrer. L'appartement l'attendait. Il lui restait des cartons à faire, une agence à appeler, des clefs à restituer.
Elle ne bougea pas.
— Je pars demain, dit-elle.
Gabriel fixa un instant le canal.
— Je sais.
— Comment ça, vous savez ?
— Vous me l'avez dit hier.
Il tourna enfin la tête vers elle.
— J'espérais simplement que vous auriez changé d'avis.
Camille sentit quelque chose se défaire doucement en elle. Une précaution. Une méfiance. Peut-être seulement une habitude.
Elle prit son sac. Le posa de l'autre côté du banc.
Puis elle glissa sa main dans celle de Gabriel.
Ils n'échangèrent pas un mot. C'était leur conversation la plus claire depuis le début.
Comprendre les écluses de Fonséranes
L'ouvrage du canal du Midi utilise une succession de bassins pour permettre aux bateaux de franchir un important dénivelé grâce à la gestion des niveaux d'eau.
Découvrir le site patrimonial ↗Ce qu'il reste à dire
Camille ne repartit pas le lendemain.
Elle téléphona à l'agence pour reporter leur rendez-vous et décida de consacrer une journée supplémentaire à l'appartement. Cette fois, Gabriel n'était pas là.
Elle passa la matinée à trier les papiers de sa grand-mère. Au fond d'un tiroir, elle trouva une enveloppe contenant plusieurs photographies et une carte postale ancienne.
Sur la carte, on voyait le Pont Vieux. Au dos, son grand-père avait écrit :
« J'ai traversé ce pont ce matin. J'aurais voulu que tu sois avec moi. Il faut que je te montre cette ville. »
Camille relut les trois phrases. Elles étaient datées de 1954. Ses grands-parents n'étaient pas encore mariés.
Elle demeura longtemps immobile. Puis elle prit son téléphone et écrivit à Gabriel.
« Je crois que je vous dois une promenade de plus. »
Il répondit quelques minutes plus tard :
« C'est possible. Mais cette fois, je vous laisse choisir le chemin. »
Ils se retrouvèrent au Pont Vieux à la fin de la journée. Le même endroit. Une lumière différente.
Camille lui montra la carte postale. Il la regarda avec attention, puis la lui rendit.
— Votre grand-père avait bon goût, dit-il.
— En matière de ponts ?
— Je pensais surtout à votre grand-mère.
Elle rit et leva les yeux vers lui.
Il y avait quelque chose qu'ils ne s'étaient toujours pas dit. Ils le savaient l'un et l'autre. Mais ils n'étaient plus pressés.
Gabriel approcha sa main de son visage. Il hésita une seconde, comme il l'avait fait devant les Halles.
Cette fois, Camille ne le laissa pas hésiter.
Elle l'embrassa.
Derrière eux, la ville continuait de vivre. Une voiture passa sur une rue lointaine. Des oiseaux traversèrent le ciel. L'Orb poursuivait sa course.
Camille avait cru revenir à Béziers pour fermer un appartement.
Elle découvrait qu'on pouvait parfois venir régler une histoire ancienne et en commencer une autre.
Une ville peut-elle changer une vie ?
Cette histoire est une fiction. Camille et Gabriel sont des personnages inventés. Les lieux de Béziers, eux, existent. Chacun possède une histoire que vous pouvez découvrir en suivant les sources documentaires de Love France.
Vous avez aimé traverser Béziers avec eux ? Retrouvez les monuments, leurs histoires, les personnages et les découvertes du territoire.
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