La première fois que je suis retournée à Sarlat, c’était sur la banquette arrière de la voiture de ma tante.

J’avais dix-neuf ans, je venais d’épouser Paul et nous étions en route pour notre lune de miel en Périgord Noir. La beauté de cette région est légendaire : un chapelet de villages anciens en pierres blondes, perchés sur des collines surplombant des vallées luxuriantes et des rivières qui serpentent dans des terres agricoles fertiles.

Mis à part quelques souvenirs fugitifs d’une lointaine enfance, je ne savais que très peu de choses de Sarlat, mais lorsque nous sommes arrivés, j’ai immédiatement été subjuguée par son atmosphère de conte de fées – les lampadaires scintillants, les maisons médiévales en pierres blondes, dont les fenêtres sombres brillent chaleureusement dans le ciel nocturne, la cathédrale Saint-Sacerdos, dont les ogives s’élancent majestueusement dans la traverse, au cœur de la vieille ville.

Plus tard dans la soirée, après le dîner, nous sommes allés nous promener dans le centre ville. C’était une soirée inhabituellement chaude pour un mois d’octobre ; il n’y avait pas beaucoup de monde dehors, mais le simple fait d’être là m’a donné l’impression d’avoir pénétré dans un espace singulier – un endroit magique où tout pouvait arriver. Nous avons emprunté une rue étroite qui menait à la rivière, et nous nous sommes arrêtés devant un petit banc de pierre.

Assise sur le banc, je suis restée là, un long moment, à contempler l’eau qui s’écoulait sous mes pieds et à écouter son grondement apaisant lorsqu’elle éclaboussait les pierres. La lune était pleine et brillante cette nuit-là ; son reflet scintillait à la surface de l’eau comme des milliers de petits diamants qui me renvoyaient leurs éclats.

En laissant vagabonder mon regard dans l’eau, j’aperçus un beau visage, le plus beau que j’avais jamais vu. À ce moment-là, tout semblait parfait. Nous nous sommes regardés pendant ce qui m’avait semblé être des heures mais qui n’était en fait que quelques secondes. Puis il a tendu la main vers moi et m’a dit : « Viens avec moi. » Je l’ai regardé et j’ai souri. Il était si beau, avec de doux cheveux bruns et de magnifiques yeux qui semblaient briller comme la lune elle-même. Le miroir magique semblait m’avoir tendu le portrait de Paul dans l’eau. Enivrée d’amour j’étendais ma main vers lui, mais avant que nos mains puissent se toucher, il était parti. Et à ma grande surprise, je constatai que mon mari aussi avait disparu. Je restai seule face à l’eau fuyante, me demandant si tout cela était vraiment arrivé ou si ce n’était qu’un rêve.

Seule et un peu sonnée je m’en retournais chez ma tante, à Vitrac. Et lorsque je lui racontai ce qu’il m’était arrivé, elle me répondit simplement, avec des étoiles dans les yeux : « Ma chérie, tu as passé trop de temps à Paris. Il n’y a plus de rivière à Sarlat. André Malraux a fait enterrer le parcours de la Cuze pour éviter les inondations dans les années soixante. Si tu veux voir la Cuze, va rejoindre ses berges sous le pont de Vitrac, là où elle se jette dans la Dordogne. Ou après tout, peut-être as tu anticipé sur les travaux qui vont recréer des berges à Sarlat, l’an prochain »? Au même moment, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Je me précipitai pour ouvrir. Dans l’encadrement de la porte, je vis Paul, radieux, qui me souriait. Il avait à la main deux invitations pour notre lune de miel au domaine de Rochebois, à Vitrac, précisément. Un moment précieux, que nous avons vécu, comme dans un rêve !

Ma lune de miel à Sarlat

par Marianne Blancherie