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Ce qui me fait vibrer

La poésie, comme dans cette magnifique adaptation du poème de Jules Supervielle. Et puis, toute la richesse humaine de ce qu'on invente chaque jour, de toutes ces activités, dont le sens premier n'est pas économique mais humain, d'échange, de partage, d'investissement personnel.  Ici, avec notre petite équipe, mon désir est de rassembler toute cette richesse éparse, et de la montrer de la manière la plus vraie et la plus belle possible.

L'idée, c'est aussi de sortir de cet anonymat où nous maintient Google, en nous reléguant dans les pages enfouies derrière sa machine à générer de l'argent et de l'énergie : pour émerger, il faut savoir trouver les bons outils, et ce n'est pas à la portée de chacun. L'idée de mettre nos connaissances et nos techniques à la portée de tous me motive absolument, et j'y consacre beaucoup de temps.

Et puis, il y a le storytelling, la redécouverte d'une évidence vieille comme les sociétés humaines : nous aimons raconter, raconter ou écouter des histoires, faire travailler l'imaginaire pour créer du réel, pour partager de la vie, du sens, des idées, des événements. Or, avec Internet, il est possible de faire autre chose que de décrire ses produits, de clamer son opinion, de se montrer bêtement : on peut donner du sens aux choses, au travers d'histoires, de présentations qui sont de petits récits, par exemple. Sous quelle forme ? C'est d'abord du texte qui a été partagé sur Internet. Puis est venue la possibilité de publier des millions d'images et de vidéos. Avec certains outils, il est maintenant possible de partager des histoires, avec du texte, des images, de la vidéo... C'est une façon de communiquer que j'ai envie de démultiplier pour vous.

Enfin, je vais vous dire : pour une femme, s'appeler Dudésir... Je vais donc, ici, tenter de vous emmener dans l'univers de tous vos désirs !

Le jour, la nuit, la nuit, le jour, les nuages et les poissons volants. Aujourd'hui, comme tous les matins, je suis allée ouvrir les volets de la ville. Et comme tous les soirs, une heure avant le coucher du soleil, je les ai refermés. Si seulement j'avais un peu de neige de la montagne. Le jour passerait plus vite. Aujourd'hui j'ai cru entendre un bruit, mais c'était le bruit de la mer.
Parfois l’enfant éprouvait un désir très insistant d’écrire certaines phrases. Et elle le faisait avec une grande application. En voici quelques-unes, entre beaucoup d’autres : - Partageons ceci, voulez-vous ? - Écoutez-moi bien. Asseyez-vous, ne bougez pas, je vous en supplie . - Si j’avais seulement un peu de neige des hautes montagnes la journée passerait plus vite. – Écume, écume autour de moi, ne finiras-tu pas par devenir quelque chose de dur ? - Pour faire une ronde il faut au moins être trois. - C’étaient deux ombres sans tête qui s’en allaient sur la route poussiéreuse. - La nuit, le jour, le jour, la nuit, les nuages et les poissons volants. - J’ai cru entendre un bruit, mais c’était le bruit de la mer . Ou bien elle écrivait une lettre où elle donnait des nouvelles de sa petite ville et d’elle-même. Cela ne s’adressait à personne et elle n’embrassait personne en la terminant et sur l’enveloppe il n’y avait pas de nom. Et la lettre finie, elle la jetait à la mer -non pour s’en débarrasser, mais parce que cela devait être ainsi -et peut-être à la façon des navigateurs en perdition qui livrent aux flots leur dernier message dans une bouteille désespérée. Le temps ne passait pas sur la ville flottante : l’enfant avait toujours douze ans. Et c’est en vain qu’elle bombait son petit torse devant l’armoire à glace de sa chambre. Un jour, lasse de ressembler avec ses nattes et son front très dégagé à la photographie qu’elle gardait dans son album, elle s’irrita contre elle-même et son portrait, et répandit violemment ses cheveux sur ses épaules espérant que son âge en serait bouleversé. Peut. être même la mer, tout autour, en subirait-elle quelque changement et verrait-elle en sortir de grandes chèvres à la barbe écumante qui s’approcheraient pour voir. Mais l’Océan demeurait vide et elle ne recevait d’autres visites que celles des étoiles filantes. Un autre jour il y eut comme une distraction du destin, une fêlure dans sa volonté. Un vrai petit cargo tout fumant, têtu comme un bull-dog et tenant bien la mer quoiqu’il fût peu chargé (une belle bande rouge éclatait au soleil sous la ligne de flottaison), un cargo passa dans la rue marine du village sans que les maisons disparussent sous les flots ni que la fillette fût prise de sommeil. Il était midi juste. Le cargo fit entendre sa sirène, mais cette voix ne se mêla pas à celle du clocher. Chacune gardait son indépendance. L’enfant, percevant pour la première fois un bruit qui lui venait des hommes, se précipita à la fenêtre et cria de toutes ses forces : « Au secours! » Et elle lança son tablier d’écolière dans la direction du navire. L ‘homme de barre ne tourna même pas la tête. Et un matelot, qui faisait sortir de la fumée de sa bouche, passa sur le pont comme si de rien n’était. Les autres continuèrent de laver leur linge, tandis que, de chaque côté de l’étrave, des dauphins s’écartaient pour céder la place au cargo qui se hâtait. La fillette descendit très vite dans la rue, se coucha sur les traces du navire et embrassa si longuement son sillage que celui-ci n’était plus, quand elle se releva, qu’un bout de mer sans mémoire, et vierge. En rentrant à la maison, l’enfant fut stupéfaite d’avoir crié: « Au secours! » Elle comprit alors seulement le sens profond de ces mots. Et ce sens l’effraya. Les hommes n’entendaient-ils pas sa voix ? Ou ils étaient sourds et aveugles, ces marins ? Ou plus cruels que les profondeurs de la mer ? Alors une vague vint la chercher qui s’était toujours tenue à quelque distance du village, dans une visible réserve. C’était une vague énorme et qui se répandait beaucoup plus loin que les autres, de chaque côté d’elle-même. Dans le haut, elle portait deux yeux d’écume parfaitement imités. On eût dit qu’elle comprenait certaines choses et ne les approuvait pas toutes. Bien qu’elle se formât et se défît des centaines de fois par jour, jamais elle n’oubliait de se munir, à la même place, de ces deux yeux bien constitués. Parfois, quand quelque chose l’intéressait, on pouvait la surprendre qui restait près d’une minute la crête en l’air, oubliant sa qualité de vague, et qu’il lui fallait se recommencer toutes les sept secondes. Il y avait longtemps que cette vague aurait voulu faire quelque chose pour l’enfant, mais elle ne savait quoi. Elle vit s’éloigner le cargo et comprit l’angoisse de celle qui restait. N’y tenant plus, elle l’emmena non loin de là, sans mot dire, et comme par la main. Après s’être agenouillée devant elle à la manière des vagues, et avec le plus grand respect, elle l’enroula au fond d’elle-même, la garda un très long moment en tâchant de la confisquer, avec la collaboration de la mort. Et la fillette s’empêchait de respirer pour seconder la vague dans son grave projet. N’arrivant pas à ses fins, elle la lança en l’air jusqu’à ce que l’enfant ne fût pas plus grosse qu’une hirondelle marine, la prit et la reprit comme une balle, et elle retombait parmi des flocons aussi gros que des oeufs d’autruche. Enfin, voyant que rien n’y faisait, qu’elle ne parviendrait pas à lui donner la mort, la vague ramena l’enfant chez elle dans un immense murmure de larmes et d’excuses. Et la fillette qui n’avait pas une égratignure dut recommencer d’ouvrir et de fermer les volets sans espoir, et de disparaître momentanément dans la mer dès que le mât d’un navire pointait à l’horizon. Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s’il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l’Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts Le Hardi, qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages, et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant. Jules Supervielle L’Enfant de la haute mer Extrait de: L’Enfant de la haute mer (recueil paru en 1931)